Le groupe

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Au coucher du soleil, Chegaga le 25 octobre 2011

Le campementPour constituer un groupe amical et uni, prendre un couple fondateur, le « couple-racine », passionné pour un lieu, un pays, un paysage rare. Au hasard, la Libye, son désert fascinant, son histoire. Le « couple-racine » est débordant de connaissances qu’il aime communiquer. Il choisit prudemment les membres du groupe en partance, lesquels sont heureux de s’entr’appartenir le temps d’un voyage. Malheur à l’individu marginal, briseur de sympathie, et critique à outrance ! Il se fera vite éjecter par tous.

Si le « couple-racine » se retire dans un autre élément, troquant la splendeur des dunes contre la monotonie des fleuves, il faut alors, même provisoirement, un autre couple qui soit reconnu, validé ; qui ne s’impose pas par la force au groupe en formation, mais gère avec zèle les exigences des hôtels, la santé de leurs ouailles, leur éventuel rapatriement. Il peut être moins spécialiste d’un lieu, d’un pays, d’un paysage, mais déborder également de connaissances, parler la langue du pays choisi même s’il ne maîtrise pas le langage des pierres antiques. Au hasard encore, le Maroc. Si le « couple-zèle » est encore en rodage pour les affaires de la vie commune, il peut certes innover. Mais à ses risques et périls… Quels risques ? Par exemple le responsable invente une caisse commune pour régler la facture de l’eau minérale, boisson locale incontournable ; il veut ainsi simplifier la vie du groupe… en réalité, il surfe sur la multitude des piécettes ou recommence à quémander quelque monnaie pour combler la pénurie de billets. Nous nous en sortîmes !

Tels sont les pionniers « de nos racines et de nos ailes » au prix d’un modeste jeu de mots.

LES INGRÉDIENTS DU GROUPE V.d.M

(voyageurs du monde,appellation brevetée)

→ une affection spontanée pour des comportements post-grégaires (un cran supérieur aux mœurs récurrentes des troupeaux, se bornant au mimétisme de la nature). Par exemple, la tenue vestimentaire qui tend à l’identique, hommes et femmes non repérables et silhouette unique : chèche, casquette, pantalon de randonnée, pataugas. Identité quasi complète derrière un fin voile de sable s’envolant sans cesse des dunes.

→ une peur panique devant le changement pendant les trajets communs. Depuis le commencement, jusqu’au terme du périple, on monte dans le même 4×4. Certains ont bien essayé de changer, mais furent vite refoulés. Au bout de plusieurs jours de trajet partagé, les conversations frôlent l’intimité sans vraiment l’entamer : La belle voiture se transforme alors en une sorte de confessionnal ; avec cette différence que même chuchotés ou perdus dans les cahots effroyables des pistes, les confidences et commentaires appartiennent à chacun et à tous, de droit.

→ Pour la conversation, elle peut, sous tente ou sur table au moment des repas, exploser en tous sens au gré de l’échange d’expériences diverses (le groupe est globe-trotter !) Ou suivre un autre rythme, d’une table à l’autre. Soit (pourquoi ciel ! Sous les étoiles du désert ?) le thème de la rhubarbe qui absorba tout un dîner : Trois tables, quasiment contaminées par le produit-brut-de-chez-ma-grand-mère. La recette infaillible pour réussir la confiture et simultanément le passage subreptice à la confiture de cerises. Il ne fallut pas moins de deux heures pour disserter sur un sujet hors de saison, et un produit du sol au fond moyennement consommé !

→ Pour finir sur une autre considération linguistique : comment les membres du groupe se perçoivent-ils, en se nommant les uns les autres ?

Des frères ? Non, leur ressemblance n’est frappante que derrière un voile de sable. Le couple-racine ne les a que partiellement enfantés.

Des compagnons ? Le mot est piégé. Pourtant, ils en ont partagé du pain, lourd ou raffiné, depuis des années !

Des amis ? C’est un terme affectionné du couple n° 2. On peut le retenir ; il est beau, simple. Et l’on n’a pas besoin de Wikipédia pour savoir qu’il est riche de promesses, et lourd de tout un passé sans histoire et sans rides.

LE GROUPE AU RISQUE DE L’EXOTISME

Les épicesLe groupe, en général, même s’il n’est pas une secte (!) vit en autarcie, centré sur ses activités, ses déplacements permanents. Ses images communes, dix fois multipliées par le déclic des numériques, ce sont les paysages et les hommes qui défilent ou qu’il rencontre. C’est aussi l’ocre de l’architecture de terre, le vert multiple des oasis, le noir hautain et distingué des femmes berbères, l’empilement multicolore des épices à humer à l’entrée des souks.

LA TENTE CAIDALE

L’exotisme, pour le groupe, habitudes pour les hommes bleus du camp, faillit le submerger. Ils ont sorti un soir de nulle part leurs djembés et maracas et enchaîné en riant des rythmes africano-hispano-berbères aussi longs que la nuit, aussi répétitifs que les mots de l’amour. La flûte a inventé des mélopées à faire surgir de terre les serpents les plus ramollis par le froid de l’hiver. Le groupe et les hommes bleus, chacun selon son rang, sa chair, ses mains, est entré dans la musique. Puis, on a dansé entre les coussins démesurés de la tente caïdale sur des rythmes de nulle part. C’était le dernier jour.

ORLY. DISPERSION

Le groupe regarde cette fois dans la même direction, le passage des valises sur le ruban de caoutchouc qui les déverse de la soute. En perdant leur chèche, les « gazelles » semblent avoir perdu leur identité groupale. Le jaune safran d’Annie, la verte panoplie de l’autre Annie ; l’élégant froissé de Marie-Claude, le gris perlé de Josette (au fait, ce sont bien attributs des hommes, et non des femmes, ces coiffes au pays du soleil ?) Les chameauxBernard et Jacqueline rêvent déjà aux tajines qu’ils vont confectionner. Et disparaît aussi l’uniforme, chemise à carreaux, casquette ou T-shirts à rayures bleu-blanc de nos amis : Lionel, Bernard, Pierre, Ahmed. Sans compter les djellabas-colliers de Monique. Marie-Pierre aurait repris en douceur celui qui aurait oublié sa polaire pour arpenter désormais les rues de la capitale. Mais chacun avait pensé au retour. Le groupe se disperse très vite, après l’échange de vraies embrassades et de vibrantes paroles, surgies au fil des jours ensemble sous le ciel étoilé du Maroc, et portées jusqu’en ce point sur le dos pelucheux des chameaux.

Sous ma tente

Le coucher de soleil sur la dune

Il est 17:30. Le groupe avance sur la crête d’une grande dune et va aider le soleil à se coucher. À défaut de marcher, je regarde chacun et écris ce texte… rallongé à Orly.

Au revoir,les amis

Annick

Dédié en premier à Danielle et Jean, Marie-Pierre et Ahmed, puis à vous tous.

Venelles,le 7 novembre 2011

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