Coup d’œil sur… le Cantique des Cantiques

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En cliquant → ici ← un lien vous dirigera vers le texte complet du Cantique, dont la lecture préalable nous paraît indispensable (dans la Bible de Jérusalem, parmi les livres poétiques et sapientiaux)..

PROLOGUE

Aquilon et vents d’Autan tourbillonnant, mêlez vos souffles d’esprit pour éclairer, en notre nuit, l’étrange beauté d’un ancien dialogue jailli de deux cœurs amoureux ! Que par vous s’engouffrent en ces lignes rien moins que le Cosmos et son Créateur, et l’homme et la femme d’abord, fruits aimés du sixième jour ! Au soleil de midi, à la fraîcheur des saisons, soulevez pour nous un pan du voile qui enveloppe l’Amour donné, partagé ; l’Amour modulé en cette belle poésie du Cantique des Cantiques, en cette plus belle des poésies !

INTRODUCTION

Certes, les chrétiens ont une connaissance partielle, par morceaux disjoints, de cette « cantate de l’Amour » (titre de l’essai magistral du P. Arminjon. DDB). Monnayée dans les cérémonies de mariage, elle embellit les professions solennelles des consacrés, quand le célibat choisi ouvre la porte à l’Amour spirituel infini et comblant, celui du Christ-époux, du Bien-Aimé qui donne la vie en plénitude.

Le judaïsme attribue au Cantique une valeur bien supérieure, omniprésente, sacrée. André Chouraqui, célèbre intellectuel juif, le rappelle souvent : la lecture de ce texte, au cœur de la liturgie traditionnelle hébraïque, inaugurait en sa maison chaque début de shabbat.

Ce « Cantique des Cantiques » dit de Salomon, notre cantate ou notre cantilène sans musique, remonterait-t-il aux origines du judaïsme ? Les avis divergent. Il n’y a pas plus de certitude, semble-t-il, sur la datation, que sur le texte lui-même du poème heureusement assez riche pour supporter quelques différences, d’édition à édition. Probablement, le poème a-t-il été élaboré au milieu du Ve siècle avant Jésus-Christ, du temps où Sophocle créait « Antigone ». Deux univers qui ne se recoupent pas.

Quelles que soient les divergences évoquées, quelle que soit l’ignorance des chrétiens qui ont parfois tendance à ne pas recevoir de façon juste un écrit éloigné du classicisme de leur formation, il reste que le poème peut-être le plus beau sur l’amour humain, secrètement traversé par l’amour de Dieu, est le texte biblique le plus déstabilisant, et donc le plus commenté et interprété de toute la Bible.

ÉROS OU AGAPÉ ?

Certes, ce n’est pas le thème de l’Amour, concept unique mais incarné du Cantique qui étonne le chrétien. Fidèle aux Écritures, il essaie jour après jour de vivre l’amour charité, « l’agapé qui ne passe pas », en toutes ses relations. Par contre, notre longue histoire entre « le Bien-Aimé » et la « Bien-Aimée » nous semble relever d’une autre veine, conjuguant sur fond de séparations possibles, tendresse charnelle, sensualité, voire érotisme. Le terme d’« éros » en grec, lui conviendrait davantage. Si cela est avéré, restons-en à l’histoire tout humaine d’un couple qui se forme. Au premier coup d’œil, le Cantique, c’est l’amour prégnant, puissant, quasi absolu qui unit, lovés l’un dans l’autre l’homme et la femme, disjoints après la chute. Malgré les discussions, les peintures, l’analyse linguistique, le genre littéraire du texte ne peut être un classique « épithalame » (du grec, épi : sur ; thalame : lit) c’est-à-dire l’hymne central célébrant le mariage reconnu d’un homme et d’une femme de rang royal, avec cette finalité profilée à l’horizon, de l’enfantement, de la descendance, fruit béni de leur union. L’union ici s’annonce en des lieux incertains : la nature (verdure), la chambre de la mère où Elle veut l’introduire, Lui, comme pour l’inclure dans son passé ; ni institution, ni projet de vie, une liberté vagabonde.

Lisant et relisant le Cantique sans l’appui d’un commentaire, l’on peut se demander au nom de quels critères un poème d’amour, isolé ou presque dans la Bible (mis à part le livre d’Osée ; le psaume 45, quelques passages d’Isaie), figure dans le canon hébraïque, le canon catholique et bien d’autres. Une sagesse exemplaire ? Une souple beauté littéraire ? Une inspiration divine ?

C’est au minimum une interpellation, un appel à confronter nos images du Dieu biblique, balafré des traits de notre inconscient, à sa vivante réalité créatrice qui défie notre entendement. Elle et Lui ne sont pas Ève et Adam emportés sans limite par le souffle divin mais… leur réplique revisitée par l’écriture des poètes, peut-être !

TOILES DE FOND :
le jeu des lieux, des temps et des couleurs

A – Le vert des prairies

Se laisser emporter dans l’élan du Cantique, c’est en imagination écouter en silence, et voir en trois dimensions les lieux où les sentiments de l’homme et de la femme se déploient. La toile de fond de leurs émois et de leurs bouleversements, (en fait le véritable contenu du texte) c’est le vert multiforme de la nature, piqueté des premières fleurs du printemps en Palestine.
Quelques extraits du second poème :

« J’entends mon bien-aimé.
Voici qu’il arrive sautant sur les montagnes
bondissant sur les collines (…)
Il me dit : « lève-toi ma bien-aimée
car voilà l’hiver passé,
sur notre terre les fleurs se montrent…
Et les vignes en fleurs exhalent leur parfum. »

Notre thème se retrouve au verset précédent :
« Notre lit n’est que verdure » (I,6)

À ce tableau d’ensemble où la nouveauté de la nature correspond à l’éveil vibrant d’un monde intérieur, s’ajoute l’eau des ruisseaux et des fontaines, le voile transparent qui entretient la vie.

Le vert de la nature, d’où mille parfums émanent, a pour liseré et solennelle beauté la frontière du désert d’où surgissent, sobre tableau, de mystérieux personnages enrubannés de sable.

« Qu’est-ce cela qui monte du désert
comme une colonne de fumée,
vapeur de myrrhe et d’encens
et de tous parfums exotiques ? »
(troisième poème)

Reprise dans l’épilogue :
« Qui est celle-ci qui monte du désert, appuyée sur son bien-aimé ? »

Colonne de fumée, nuée enveloppante, encens et myrrhe : serait-ce une trace de la présence divine donnée spécifiquement au couple, comme un lien toujours nouveau ?

B – la toile de fond rouge. L’empreinte de Chagal

Pastorale de jadis, où le végétal est écrin tranquille de la violence des sentiments, le texte du Cantique, pour l’œil contemporain, s’agrémente de la vision toute personnelle du
peintre Chagall : une symphonie de rouges, de l’écarlate, à la frontière de roses pâles ; une passion savamment suggérée, magnifiquement désorganisée. La toile du fond où volent et s’envolent les personnages est symboliquement l’Amour lui-même, qui unit les couples visibles à chaque coin de l’espace pictural. L’on est plongé dans un univers de feu qui ne brûle pas ; de symboles et d’objets qui n’agressent pas. Chagall s’approprie le Cantique, exprime son amour tout simplement humain, puis l’étend à la création tout entière que la Bible façonne et enveloppe. Lui-même juif et en quelque sorte, russe exilé, il est présent dans ces toiles devenues intemporelles.

Pour illustrer cette idée, il suffit de partager la vision du peintre : elle est enclose en un lieu privilégié du Musée biblique, sur les collines de Cimiez, près de Nice. On peut la partager, en se laissant entraîner par le cheval emblématique de Chagall à travers les cinq grandes toiles exclusivement consacrées au Cantique. Contempler l’œuvre n’implique pas la croyance qu’elle épuise les multiples interprétations que les siècles en ont données.

Le Cantique ne nous fournit pas de dramatique temporelle : on peut donc aborder rapidement cette première toile. Le décor majestueux reste en partie scellé. S’imposent ces formes sphériques, toujours suggestion du féminin. Puis, cette allusion probable au mariage de Salomon, « le jour de ses épousailles » ; un couple surdimensionné, recouvert d’un dais porté par deux anges, médiateurs entre ciel et terre, un acrobate, en haut à droite, se riant comme les amants, de la pesanteur. On s’interroge sur ces étranges villages encastrés, tête-bêche : Vitebsk, village natal de Chagall, et Saint Paul de Vence où il s’installa. Plus sublimement, Jérusalem. Les taches de couleur, toujours audacieuses, percent la toile de fond et se répondent en échos multiples. Du blanc, pour le couple enlacé, en bas ; ce blanc qui, par l’oiseau en vol, le chandelier, l’aile de la figure centrale, éclaire la mariée, en soulignant le bleu et le vert acides des autres éléments.

« Entraîne-moi sur tes pas, courons »
Certes,nous n’avons pas trace dans le Cantique, de ce cheval, typique de la peinture de notre musée ! La palette de Chagall ne se veut jamais pure et simple illustration d’un vers ou d’une strophe. La transposition d’un art en un autre requiert une grande liberté, on le sait.

Ici, à travers une sorte de damier flamboyant, littéralement animé par le jaune central de l’aile et les dizaines de touches de couleur finement réparties, c’est un trait manifeste de l’amour qui se profile. C’est l’empressement, la hâte, légitime ou non ? D’être seuls, l’un avec l’autre, transportés par delà les terres, sur des ailes mythiques, propulsés par un bouquet de fleurs…

Cela,le Cantique le manifeste longuement.

L’on ne voit ici qu’une partie du tableau : disparaît alors sa construction toute en diagonale, ainsi que le fourmillement printanier de la végétation, aussi peu réaliste que possible. La femme, ou plutôt sa représentation elliptique, à la limite d’une abstraction fantaisiste, est lien vivant entre l’homme et la terre (le bouquet) : elle le relie également, près de la signature de l’artiste au livre du Cantique, qui la chante et l’exalte, mais sa position, étrange, évoque essentiellement pour nous le magnifique final du poème (épilogue, 6-7…), cette requête de la bien aimée au bien aimé, de la graver en lui à jamais.

Pose-moi comme un sceau sur ton coeur,
Comme un sceau sur ton bras.
Car l’amour est fort comme la Mort,
la passion inflexible comme le Shéol.
Ses traits sont des traits de feu,
Une flamme de Yahvé.

L’AMOUR EST FORT COMME LA MORT, ET LES FLEUVES NE SAURAIENT L’ENGLOUTIR.
(À suivre…)

Annick Rousseau

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