Coup d’œil sur… IMMENSITÉS (2)

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Cœur et chair mis à nu : une spiritualité pour notre temps ?
Un livre de Sylvie Germain


Immensités Sylvie Germain

Prague, les pavés de la ville, une grande maison sans charme, habitée par des personnages déchus de leur statut social, relégués dans des situations subalternes. Punition banale pour qui n’est pas en résonance avec le régime politique en place. L’on peut en décliner bon nombre de ces révolutions, présentes à notre mémoire. Il y a toujours le choix entre l’exil, le bannissement, ou l’enfermement, le huis clos. Être dans ce deuxième cas de défiguration, c’est porter dans la monotonie des jours, un rêve, une pensée d’ailleurs, un psychisme tourné vers une liberté immense, à défaut de se réaliser. Plus prosaïquement, c’est nourrir sur les choses, et d’abord son corps, des idées qui sembleraient absurdes en temps normal. Cette situation, en tous cas, est, nous semble-t-il, non seulement la toile de fond d’IMMENSITÉS, mais plus essentiellement la clef de compréhension de la plupart des réactions de Prokop, le héros de ce roman poignant.

À travers lui, et le laraire qu’il s’est choisi (les toilettes, tout crûment, où il a désiré enfermer avec lui ce vieux dieu protecteur, une sorte d’ange gardien…) l’on est contraint de revoir le statut du corps humain, comme à la baisse, nudité égale pour tous, abjection semblable à celle de Job, anéanti sur son tas de fumier (« il faut descendre très bas pour trouver un accès au Très-Haut (…) C’est toujours du fond d’une fosse qu’on crie le plus fort vers Dieu… »). Il se produit ici un renversement, une totale inversion des expériences humaines. C’est la première, il y en aura d’autres. On ne peut tout citer, mais seulement garder en tête cette idée philosophique monnayée en dix situations parallèles, incarnée avec conviction, selon laquelle du plus insignifiant, l’on peut tirer un « infini sans concept » ; de l’expérience la plus minime, une grandeur se perdant dans l’immensité des émotions, des rêves, des pensées élevées. Tout se joue quand la trace de Dieu se fait présente, quitte à s’effacer de l’esprit, faute de théologie, ou tout simplement de signes espérés de sa présence.

Par contre, son empreinte dans ce monde bouleversé est bien présente. Et de plus en plus, au fur et à mesure du récit.

À la suite de la lecture d’un poème de Bridel, Prokop traverse une sorte de « conversion » :

« Petit ver rampant sur la terre, j’offre ce rien dans les ténèbres… »

Ce ne sont pas de simples vers, mais une phrase assimilée, retournée en tous sens, interrogée. À qui donc faire ce don ? À cet inconnu nommé Dieu ? À ce grand incertain ?

Et notre professeur connaîtra par là un nouveau regard sur le moindre passant, jubilant d’aimer les hommes, toute l’humanité. Jusqu’au visage de cette vieille femme, striée d’ignobles rides, à travers lequel il « touchera » la transparence de l’être, désencombré de tout égoïsme, un cœur « en fin de course ». Jugé par qui ? Incertaine réponse.

Une rue de PragueBien sûr Prokop est un universitaire, il sait décrire les péripéties intérieures, user d’une langue aux multiples nuances, bien au-delà de sa triste situation de balayeur de rue. Chez lui le talent littéraire fait pleurer ou s’ébattre les mots de la langue. Tout ce qu’il dit nous ébranle. Et c’est, à travers ce personnage, un des multiples atouts de Sylvie Germain que de manier, comme en se jouant, le style de l’enfance (ex : la longue description des trains miniatures, puis les histoires inventées pour sa fille, autour d’un chemin de fantaisie) ; la poésie des astres ; la douceur infinie de la Miséricorde rayonnant d’une antique statue de la Madeleine ; enfin l’évocation fugitive de Marie auprès de son Fils sans vie.

Et dans ces dernières pages tissées de tristesse, de désillusion, d’amours perdues ou ratées, s’installe, sans prévenir, une longue méditation sur l’enfer et le salut des âmes. Le lieu plus bas que le Très-Bas, le désert de l’amour, dont on ne sait qui l’habite : Caïn, Ponce-Pilate, Judas ?

Un vertige inconnu s’installe chez Prokop, emporté dans une véritable aventure mystique. Il ne rêve pas, il est pris dans les filets d’une conscience qui l’empêche de voler, lesté qu’il est par les péchés de tous les hommes, impuissant à agir. Dans le feuillage, il entend marcher tout près le Christ Sauveur, au bord de l’abîme.

Un bus dans les rues de Prague. Des passagers inconnus, dont Prokop, seul peut-être, sait qu’ils sont ses frères. Le rideau de ce théâtre intérieur ne s’ouvre, ni ne se ferme. Le cœur vide d’avoir trop battu, le corps « offert au rien », il ne veut plus rien garder de ce qui l’a obsédé. Reste la réalité la plus simple, la plus quotidienne. Un geste ? Un sourire ?

Il faut repartir, en deçà du corps, des visages, des nobles sentiments, des pensées de salut ou de perdition : non pour tout nier, mais pour accepter encore et encore le nécessaire élargissement des immensités :

« L’immensité tremblait dans la moindre des choses, jusque dans la gadoue qui maculait le plancher du wagon. Prokop se sentait pleinement le frère de cette enfant à tête folle, au cœur volage et aux pas trébuchants : L’humanité, sa sœur prodigue. »

Pour mémoire, Sylvie GERMAIN, née en 1954, est auteur de très nombreux livres à succès et a été professeur de Lettres et Philosophie à Prague.

Impressions de lecture – Annick Rousseau

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