Coup d’œil sur… Israël (1)

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Les racines juives du christianisme. (Simple récit de voyage.)

JérusalemLa nuit est tombée depuis longtemps sur Jérusalem. Les lumières clinquantes des tours et des clochers se réfractent en éclats orangés à travers le vitrail cintré du monastère qui nous accueille au Mont des Oliviers. Chez les sœurs Brigittines la soirée a été longue, riche en discussions partagées entre notre groupe et les deux rabbins qui écoutent nos propos sans se lasser d’y répondre.

Notre groupe ? Une trentaine de personnes venues de différents pays d’Europe ; une majorité de catholiques, sous la houlette de deux prêtres catholiques, issus du judaïsme ; enseignés par des rabbins de Jérusalem, des professeurs de l’Institut Albert Decourtray ; des « juifs messianiques » aussi, peu connus de nos milieux d’appartenance. Le voyage, du 19 au 27 mai 2013, a été pensé et organisé par la Communauté de l’Emmanuel, mais ouvert à tous.

Quelqu’un de chez nous lance alors l’ultime question, jamais posée de front en dix jours de rencontres amicales :

Jérusalem le mur des Lamentations

« Et vous, que pensez-vous du Messie ? »

– Réponse du plus jeune des rabbins (l’interrogation ne fait pas tomber sa kippa d’étonnement ; il est habitué aux demandes récurrentes des chrétiens !) : « Vous, vous croyez que le Messie est déjà venu, et vous attendez qu’il revienne une seconde fois. Nous, nous l’attendons, et à la fin des temps nous verrons bien qui a raison et si c’est bien le même. » Tout le monde sourit. La différence, apparemment absolue qui nous sépare du peuple juif, en cette soirée du moins, n’aura pas altéré les bonnes relations que les deux protagonistes ont toujours voulu préserver.

D’un pèlerinage à l’autre.

Jérusalem le tombeau du ChristTout chrétien a le désir d’effectuer, un jour ou l’autre, un pèlerinage en Terre Sainte : mettre ses pas dans les pas des Hébreux au désert, contempler le lever du soleil tout en haut du Sinaï, voir de ses yeux surtout la terre que Jésus a choisi d’habiter : Bethléem, Nazareth, Jéricho… tous les lieux de son enseignement, familiers à nos oreilles ; la liturgie les égrène chaque jour. Et Jérusalem, là-haut, où le Maître et Seigneur a connu la mort et l’incroyable résurrection qui laisse à jamais le tombeau vide au Golgotha.

Le profil général de notre voyage en Israël ne correspond pas à ce pèlerinage classique fréquenté par des dizaines de groupes de tous pays surgissant des dizaines de cars qui font une ceinture jusque devant les portes de Jérusalem. Le but de notre périple consiste à nous fondre dans l’actuel peuple d’Israël, foulant son sol tant de fois déchiré, pour découvrir sa culture séculaire, son trésor religieux, son identité.

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’une recherche totalement dénuée de présupposés. Car durant de longs siècles, quand Dieu faisait et refaisait alliance avec les patriarches, choisissait un peuple qui lui appartienne, gardien de la Loi et de la Promesse, Il tissait en prophéties partiellement voilées le visage à venir de son fils que les chrétiens ont reconnu, très tôt, comme le Messie, le Sauveur, pivot de l’Histoire universelle.

Mais partir auprès de religieux juifs pour écouter leur propre interprétation des Écritures, se plonger attentivement dans l’exégèse millénaire de leurs traditions écrites ou orales, c’est une démarche plus authentique, plus décapante aussi. La Parole de Dieu a retenti une fois pour toutes, commentée à l’infini par la compréhension humaine. Elle est l’en-deçà vivant, le Lieu de notre foi. Préférer pour un temps le son du shofar aux carillons de nos églises, ce n’est pas faire l’amalgame de la religion de nos « frères aînés dans la foi » et de la nôtre ; c’est bien, parfois, marcher dans le désert qui nous blesse, pour accéder à cette vérité sans évidence pour beaucoup que Jésus est le Messie attendu, juif rattaché de mille façons à sa race et à son peuple. On l’a dit et redit ; d’autres approches peuvent bien nous enseigner à le comprendre justement.

Visiter, écouter, travailler.

Entre rencontres et enseignements (trois heures par jour), place pour de belles visites archéologiques sous un ciel de printemps auprès du lac de Tibériade pour commencer : synagogues primitives à mosaïque ; nécropoles troglodytiques, tombeaux des sages, tel celui très fréquenté le Maïmonide, une des grandes figures du Moyen Âge savant. En face, le Golan, la Jordanie. Devant, la « Mer de Galilée », témoin pour nous de tant d’appels, de miracles de Jésus. Il nous faut parfois un grand exercice mental pour éviter de ramener l’identité de notre foi à l’altérité tangible où elle a pris corps. Mais les ruines ne sont que des témoins muets.

Nécropole antique | Nécropole antique | Moïse Maïmonide
Nécropole antique – Synagogue à mosaïque – Moïse Maïmonide

Ce sont les enseignements, de vrais cours pour adultes qui ont le plus contribué à nous transmettre d’incontournables thèmes essentiels, sur lesquels il faudra revenir : l’élection d’Israël.

Qu’en est-il de son sens, depuis la structuration de l’Église autour du Christ ? L’exégèse des rabbins : que nous apprend-t-elle des textes saints ? La prière des juifs : que nous dit-elle ? Et ce Nom, tétragramme imprononçable, YHVH, est-ce celui de notre Dieu, révélé à d’autres, comme le sceau de sa présence… en notre absence ?

Milieu de pèlerinage : lettre de Tibériade.

Les bougainvillées et le lacChaque jour le lever de soleil est magnifique, de l’or illuminant peu à peu les palmes immobiles qui se reflètent dans la profondeur de l’eau…

Bientôt, les cours de l’après-midi vont reprendre. Je songe… Habituée du désert, je me remémore l’accompagnement du peuple hébreu, conduit par la Nuée. C’est Dieu qui marche au pas de l’homme, le nourrissant, l’éduquant… Et Jésus, la multiplication des pains ?

Malgré tout, un peu familière des manières d’agir et d’être de Dieu, en intuition seulement, je perçois la donation singulière de son Nom,de son Être, à Moïse… Et le secret qui longtemps entoura Jésus au sujet de son identité. « Qui dites-vous que je suis ? » Un dieu qui se dévoile, tout en restant caché. La même tactique pour éveiller un cœur d’homme !

Et puis sous l’arbre de bougainvillées, se glisse en moi une certitude paisible qui ne me quittera pas, quels que soient nos différends, nos mutuelles incompréhensions, d’Israël à nous. Le Deutéronome et le Lévitique me le répètent : Dieu ne nous donne commandement absolu de l’aimer, que dans la mesure où il est lui-même l’amour. « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, ton âme, et de tout ton esprit ». Et comme il s’agit d’une loi de vie, et non d’un simple sentiment éthéré, une piété creuse, il s’agira d’aimer « son prochain comme soi-même ». Là se trouve le fondement, les racines vivaces de la nouvelle alliance, de ce commandement nouveau que le Christ, L’Oint du Seigneur, accomplit, et renouvelle en sa chair, par la croix. (Jean.ev. chapitre 13, 35 36) « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Aimer ceux qui nous haïssent, faire de l’autre un frère plutôt qu’un simple ami. Ces paroles ne peuvent être que de Dieu, du même Dieu. Elles nous rendent plus présent son mystère.

Une légère brume voile le lac. Les pales du grand ventilateur se sont mises à tourner plus vite. D’enseignement en enseignement nous continuons à scruter les versets de la Bible, à mettre au grand jour le passé toujours présent dans la formulation de notre religion, mais en cet instant, l’Amour divin m´est donné comme bagage pour les jours qui suivent. Un trait de feu sans scorie, buisson ardent qui illumine, au fil du temps, l’un et l’autre testament.

Annick Rousseau – photos B. Rousseau

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